01/01/2009
Barack Obama et les Autres Pères Fondateurs
Les nombreuses questions de politique étrangère que laissent en suspens l'élection de Barack Obama, vis à vis de l'Iran, du Venezuela, de la Russie ou de la Syrie, quant à la guerre en Irak comme au conflit Afghan, n'ôtent rien à la dimension historique de son élection.
Le fait qu'un homme Noir devienne président des Etats-Unis est un événement de l'Histoire. De façon subtile, la campagne électorale a peu souligné cet aspect. Obama a été élu indépendamment de sa couleur de peau et pourtant celle-ci est une évidence. De telle sorte que le fait que l'Amérique se donne un Président Noir, est presque plus remarqué dans le reste du monde que dans son propre pays. Ou du moins c'est ce qu'il paraît.
Car dans le cas de l'élection d'Obama, paradoxalement, « Color is more than just skin deep ! » Pour les Etats-Unis, pour le peuple Américain, c'est une page de l'Histoire et un symbole capable de relancer le rêve Américain.
Bien au-delà de la couleur de peau du nouveau Président, c'est une longue et profonde parenthèse ouverte par l'oubli volontaire des Noirs dans la Constitution des Pères Fondateurs, qui se referme enfin.
Pour cela il fallait sans doute un symbole. Le fait que la Constitution soit revenue sur cet abandon, que le « Civil Right Act » de 1965 ait mis fin à la ségrégation qui sévissait encore dans le Sud, quand le 44e Président était encore un petit enfant. 1965 ne créait qu'une possibilité lointaine et comme théorique. Elle ne suffisait pas à refermer la parenthèse.
L'Amérique cette grande nation qui est la deuxième patrie de tous ceux qui chérissent la Liberté, brille encore plus depuis quelques jours. Non que John Mc Cain n'eut fait un bon Président ou que George Bush vilipendé de toute part, ne trouve demain devant le tribunal de l'Histoire un jugement qui paraitrait aujourd'hui surprenant.
On oublie d'ailleurs qu'avant un Président Noir, il y eut un juge Noir à la Cour Suprême Thurgood Marshall, nommé en 1967 par Lyndon B Johnson, puis un second avec Clarence Thomas, nommé par George H W Bush en 1991.
Il y a eu aussi un Chef d'Etat Major des Armées Noir, en la personne de Colin Powell, qui devint aussi le premier Secrétaire d'Etat Noir, avant que ne lui succède une femme Noire, Condoleeza Rice.
On ne peut passer sur le fait que ces deux nominations soient dues à George W Bush, car elles ont fait beaucoup pour préparer l'opinion à l'idée d'un Président Noir.
Dans son remarquable premier discours de futur Président, dans la nuit du 4 Novembre, Barack Obama est revenu subtilement sur l'Histoire des Etats-Unis, « Comme le disait Lincoln a une nation beaucoup plus divisée que la nôtre, « Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis, bien que la passion ait affecté nos liens affectifs, elle ne doit pas les briser… »
L'esclavage fut aboli en 1865 par le 13e Amendement à la Constitution, mais il fallut un siècle de plus pour mettre fin à la ségrégation.
Aussi la parenthèse qui se referme élargit aussi la liste de ceux qui furent encore à leur façon des Pères Fondateurs des États-Unis.
Si les Français connaissent bien sûr Martin Luther King et peut-être Rosa Parks qui défia la ségrégation absurde et obscène obligeant les Noirs à s'assoir au fond des bus, ils ignorent le plus souvent les noms de Sojourner Truth, Frederick Douglass, Booker T Washington et Ida B Wells.
Sojourner Truth est le nom que s'attribua Isabella Baumfree, une abolitionniste et féministe Américaine, elle même née esclave en 1797. Sojourner Truth, célèbre pour son discours « Ain't I a Woman ? » prononcé à la convention des Femmes dans l'Ohio en 1851. Sojourner Truth, remarquablement faisait le lien entre l'abolition de l'esclavage et l'égalité des droits pour les femmes.
Quelques années plutôt, elle eut l'occasion de rencontrer Frederick Douglass un abolitionniste, Noir et radical qui était aussi un partisan du Droit des Femmes et fut le premier Noir à se présenter comme candidat à la Vice Présidence des Etats-Unis en 1872.
Douglass, lui aussi né en esclavage connut le fouet mais cet homme exceptionnel se forgea aussi en autodidacte une éducation et des convictions fortes sur les Droits de l'homme et la Liberté.
Echappé de la servitude, réfugié à New-York, Frederick Douglass rencontre William Lloyd Garrison, dont le journal The Liberator est le flambeau des Abolitionnistes, auquel il va participer activement.
Son autobiographie, « Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave » publiée en 1845 devient un bestseller et est édité à 11 000 exemplaires, puis traduite en Français et en Néerlandais.
Alors que la Guerre Civile approche Douglass devient l'éditeur d'un journal le North Star, dont la devise proclame ses convictions, « "Right is of no Sex — Truth is of no Color — God is the Father of us all, and we are all brethren. »
Il s'éloigne des positions de Garrison, opposant déclaré de la Constitution, jugée esclavagiste et se rapproche de Lysander Spooner, anarchiste individualiste qui proclame au contraire que c'est l'esclavage qui est anticonstitutionnel.
Douglass acquiert la conviction que la Constitution peut donc être retournée contre la servitude.
Ce changement, sinon le rapproche de Lincoln, du moins lui donne de l'action du nouveau Président un autre regard.
Après le 31 décembre 1962, quand Lincoln proclama l'émancipation des esclaves, Douglass pressentant la dimension exceptionnelle de l'événement, écrit superbement , « Nous regardions et espérions, à la lumière faible des étoiles, l'aube d'un jour nouveau. Nous attendions la réponse aux prières angoissées récitées depuis des siècles »
Encourageant les Noirs à s'engager dans l'armée de l'Union, réclamant pour ces soldats une solde identique aux soldats Blancs, collaborant avec Lincoln, le félicitant lorsque celui-ci proclame que les prisonniers sudistes seront condamnés aux travaux forcés si les soldats Noirs de l'Union faits prisonniers sont vendus en esclavage, Douglass est actif tout au long de la guerre.
Pourtant Frederick Douglass était bien plus radical que le Président. Lincoln était un homme d'état décidé mais prudent. Douglass était à juste titre beaucoup plus impatient quant à l'abolition de l'esclavage et l'égalité des Droits. La rencontre entre les deux hommes eut lieu en 1864.
Invité après l'assassinat de Lincoln à s'exprimer de façon impromptue, lors d'un mémorial, Douglass, après avoir souligné les hésitations de Lincoln, ajoute « … Aucun homme Noir, Aucun homme Blanc partisan de la Liberté, ne pourra jamais oublié la nuit qui suivit la proclamation de l'émancipation, quant le monde vit que Lincoln était aussi bon que les mots de ses discours… »
Pourtant à l'esclavage succéda la ségrégation particulièrement dans les Etats du Sud et lorsque Frederick Douglass meurt à Washington en 1895, les Codes Noirs puis les lois « Jim Crow » restreignent drastiquement les droits des Noirs et annulent la Liberté récemment acquise ou la parodie tristement au nom du développement séparé. Elles continueront de le faire jusqu'au Civil Right Act de 1964 et au Voting Right Act de 1965.
Booker T Washington était aussi né en esclavage et le T de son nom était l'initial de Tallifiero, le nom de son maître.
Dans son autobiographie « Up from Slavery », celui qui fut après la guerre, puis au tournant du siècle un des principaux défenseurs des droits des Noirs, niés par les lois Jim Crow, écrit en se souvenant de son denier jour de servitude,
« Comme ce grand jour approchait, il y avait plus de chants parmi les esclaves et ceux-ci étaient plus forts et joyeux. Aussi ils duraient plus tard dans la nuit. La plupart des vers faisaient référence à la Liberté…. Un étranger qui était je pense un officier des Etats-Unis vint et fit un petit discours, puis lut un long texte, la Proclamation de l'Emancipation (celle de Lincoln, dont parlait justement Frederick Douglass).
Après la lecture, il nous fut annoncé que nous étions tous Libres et que nous pouvions nous rendre où bon il nous semblait. Ma mère qui se tenait près de moi, se pencha, m'embrassa, tandis que des larmes coulaient sur ces joues. Elle expliqua ce que cela signifiait et qu'était arrivé le jour pour lequel elle avait tant prié, tout en craignant de ne jamais le voir… »
L'autobiographie de Booker T Washington connut aussi un grand retentissement et son auteur fut invité à la Maison Blanche par Theodore Roosevelt en 1901.
Mais le combat de Booker T Washington était emprunt non de résignation mais de patience. Une patience tenace qui peut nous sembler aujourd'hui naïve. Un long combat pour la reconnaissance des Noirs et les premières batailles juridiques contre les lois Jim Crow, comme le cas de Gilles vs Harris en 1903.
Cette affaire qui illustre le contexte de l'époque et pour laquelle Booker T Washington contribua financièrement aboutit pourtant à la confirmation des discriminations au droit de vote, fondées légalement sur les tests d'alphabétisation, qui bien sûr écartait des scrutins surtout les Noirs du Sud.
Depuis 1903, un long chemin a été parcouru en trop de temps, et n'aurait peut-être pas abouti sans la volonté transformatrice et l'action de masse de Martin Luther King et le Mouvement des Droits Civiques.
En effet la Liberté, « Liberty et Freedom », n'est pas une valeur conservatrice. Lorsqu'Obama entrera à la Maison Blanche, non comme visiteur mais comme Président, sans doute songera t'il à ces autres « Pères Fondateurs » qui voulaient que la Liberté soit disponible pour tous.
14:56 Publié dans FM - AMERICA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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